Gabriel

Ses traits sont tirés, la lumière blafarde met en relief les sillons creusés par les larmes. Elle ne pleure plus. Il y a plusieurs heures déjà que son cœur est à sec. Son regard éploré ne quitte pas la petite forme recroquevillée sous le drap blanc.

Malgré la douleur, un sourire empreint de tendresse s’attarde sur ses lèvres. Perdue dans son chagrin, elle se souvient. Comme elle l’a désiré, ce petit garçon ! Comme elle s’est réjouie de le tenir dans ses bras ! Elle se souvient s’être émerveillée devant ces petites mains, ces petits pieds, ces petits doigts si parfaits. Elle se souvient de ce matin où, après une longue nuit de lutte, l’infirmière a avec mille précautions déposé sur son ventre ce précieux colis emmailloté. Elle se souvient de son premier cri, de son premier regard, ce regard vague des nouveau-nés. Son mari et elle étaient aux anges. Tout à l’ange Gabriel !

Combien de nuits l’a-t-elle ainsi veillé ? Pour une fièvre, un rhume, un mauvais rêve. Un cauchemar. Elle est là, à l’arrêt du bus, Gabriel dans les bras. Elle pense à Noël qui approche à grand pas, aux derniers cadeaux à dénicher, au sapin à décorer, à son menu de fête. Tout à coup, des éclairs, des crépitements. Un vrai feu d’artifice. Et puis cette drôle de sensation, cette moiteur poisseuse. Incrédule, elle regarde sa main, qui s’est parée d’écarlate. Dans ses bras, Gabriel n’est plus qu’une poupée de chiffon, les yeux révulsés. Un cri animal monte de ses entrailles. Elle ne sait que faire. Des mains expertes se saisissent du petit corps inerte. Les ambulanciers s’affairent. Sans qu’elle comprenne bien comment, la voilà à l’hôpital. Elle a elle aussi été blessée dans la fusillade, mais cela, elle s’en souciera plus tard. Pour l’heure, des médecins à la mine grave se penchent sur elle. Gabriel. Sa vie ne tient plus qu’à un fil. Il ne passera pas la nuit. Les médecins lui conseillent de lui dire adieu. Mais comment voulez-vous ?

Sa main caresse les boucles blondes encore maculées de sang, effleure une joue tiède. Comme il a l’air serein ! Comment peut-il être aussi paisible quand le cœur de sa mère se serre à en éclater ? Elle se demande l’espace d’un instant ce que sont devenus les autres. La vieille dame. Le groupe d’étudiants rieurs. Le chauffeur du bus. Tout n’était plus que chaos, terreur, bruit, fureur. Des éclats de verre jonchaient le sol. Les gens hurlaient, couraient en tous sens. Une scène d’apocalypse. Mais le pire, finalement, c’était peut-être le silence qui avait suivi.

Quelques instants plus tard, un angelot aux boucles blondes a rejoint les cieux. Bientôt trois heures. Bien vite que le jour se lève et que l’aube vienne laver le monde de sa laideur.

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